04 décembre 2009

L'Ordre des jours @ Gérald Tenenbaum

J'ai lu ce livre, une fois, deux fois et encore une fois... Incapable d'en parler ensuite, de rédiger ne serait-ce que quelques lignes ici, tant certaines choses, certains souvenirs qui n'étaient pourtant pas les miens venaient et accouraient en rangs serrés pour s'entremêler à cette lecture.
Finalement, je laisse mes doigts partir sur le clavier. Peut-être ne faut-il pas tenter de tout organiser, de tout synthétiser, les mots me viendront au fur et à mesure...

Mais tout d'abord le titre, simple et magnifique tout à la fois. "L'Ordre des jours", ces quelques mots, en apparence anodins - rappelant dans un premier mouvement le temps qui s'écoule, presque linéairement, de gauche à droite - résonnent tout au long de ce livre comme des échos, jamais perdus, toujours rebondissant, cruels, nécessaires.

L'Ordre des jours, jamais linéaire, bien au contraire... Le temps ne s'écoule plus de la même façon quand l'absence envahit tout et avec elle, l'attente, longue et blanche, et le secret opaque, l'impossibilité immédiate de "savoir". SAVOIR, peut-être pas pour comprendre, mais juste pour pouvoir continuer à vivre, malgré tout.
"Et à présent, le temps était l'attente.
L'attente, c'est du silence, juste du silence, l'attente c'est une page blanche qu'on aurait pas eu le droit de remplir."
Hier restera aujourd'hui pour toujours, tant que...

Au tout début du livre, Solange est allongée, à demi consciente sur un lit d'hôpital, quelque part à Nancy. Nous sommes le 15 mai 1958, la radio murmure dans un coin, quelque part... Salan a définitivement coupé les ponts avec Paris.
Une guerre pour une autre, cette fois ailleurs, encore et toujours.
Les mots rebondissent, appellent d'autres mots, l'emportent ailleurs, des années en arrière, au temps où son père, Isy, était encore parmi eux, avant la rafle, l'arrestation, son départ sans retour.
Non, le temps n'a jamais été celui des pendules, depuis que celles-ci se sont arrêtées pour Solange.

Solange, Sarah, en fait, mais plus depuis le jour où la maîtresse en faisant l'appel, avait tout simplement dit, comme on énonce un théorème :
"- Aujourd'hui, on n'appelle plus une petite fille Sarah (...). Tu seras Solange, sage comme une image, sage comme un ange."
Mais Solange sera toujours Sarah, et en aucun cas, la petite fille sage et obéissante telle que l'aurait rêvée sa maîtresse d'école, et ce depuis qu’Isy a disparu.

L'Ordre des jours est le récit d'une quête et d'une enquête par-delà les années, et alors même que beaucoup ont "tourné la page" pour reconstruire, sagement et parce qu'il le « fallait » bien....
C'est aussi le récit sensible et sincère de l'attente, malgré tout, envers et contre tout. Parce qu'un être cher est parti, emmené au loin, et qu'il n'est jamais revenu.
Comment vivre avec une telle absence, comment supporter que les autres continuent malgré tout, les bras baissés, ou trop contents de la tranquillité retrouvée ?
" Il y a des gens qui n'attendaient que ça, le retour des beaux jours, juste ce retour-là, rien que ça, les beaux jours, des gens qui ont laissé s'égrener l'ordre des jours avec cette seule idée en tête, demain il fera jour, à chaque jour suffit sa peine, après la pluie, les beaux jours, après la nuit... le brouillard."

Des trains sont partis, des trains sont revenus... Mais pas Isy.
"Tant qu'il n'est pas rentré, qui peut prétendre qu'il ne rentrera pas ? Des trains qui n'arrivent pas à l'heure, il y en a toujours eu..."

Et puis un jour, Solange rencontre Simon, Simon, dont les parents ne sont jamais revenus, eux aussi. Simon qui partage, silencieusement sa peine. "ils s'approchent et s'accrochent."
Simon, l'homme doux, qui pourtant partira, pour prendre sa part, en Indochine...
Une guerre contre une autre, et peut-être, dans son esprit, guérir le mal par le mal, agir, comme s'il s'était agi du passé, de l'autre guerre. Les temps se mêlent, les conflits aussi...

Agir...
"Etre blessé dépouille du corps, être blessé sans combattre dépouille de l'âme."
Alors ils se battent tous les deux, chacun à leur façon, puis ensemble pour le meilleur et pour le pire, hélas.
Car l'histoire se répète, très ironiquement, et profondément, immensément cruelle.
Solange l'apprend, là-bas, en Israël, où elle s'est rendue pour rencontrer celui qui "sait".
"Isy est mort deux fois, coups redoublés du destin, nakam, nakam*, il faut le dire deux fois, ils ont frappé deux fois. Isy ici, Isy là-bas, tire, tire l'aiguille, ma fille, l'histoire ici ne finit pas, il n'y a que là-bas, nakam, nakam, qu'on peut écrire le dernier chapitre."
* "Vengeance, vengeance. Il faut le dire deux fois."

Agir et ECRIRE.
L'écriture, les mots. Les mots salvateurs, les mots qui libèrent.
Solange en a écrits, beaucoup, de ces poèmes qu'elle aurait aimé, peut-être, voir publiés un jour. D'ailleurs elle avait repéré un joli carnet qui aurait été parfait pour les y retranscrire. Un carnet "rouge sang", le rouge porte chance à qui le porte, enfin pas toujours...
Les mots, jusqu'au dénouement, plus souvent murmurés que calligraphiés, plus souvent pianotés, silencieusement, sur le bord de la table.
Puis les mots pour protéger, ensevelir enfin, recouvrir, comme une offrande à celui qui n'est plus, une sépulture à celui qui en fut privé.
Les mots pour transmettre, ensuite, dans le temps, à ceux qui viennent après, quand l'Ordre des jours aura été enfin restauré.

Un livre magnifique, tout pétri de mots qui rebondissent et prennent sens différemment à chacun de leurs rebonds.

Gérald Tenenbaum pose sur toutes ces années, ces jours emmêlés, un regard incisif, lumineux, clairvoyant, lucide et courageux... Sans concession, oui, et c'est bien.

Bouleversant et nécessaire.
Un beau coup de cœur.

"Et il y a quelque part un héros vivant, qui en sait peut-être assez pour déclouer la porte, ouvrir la fenêtre et laisser entrer l'air du temps."

Les avis de CathuluUn coin de Blog, Florinette, Papillon, Caroline, Biblioblog.... 

Editions Héloïse d'Ormesson - Septembre 2008

03 décembre 2009

Sans Gravité @ Vendela Vida

Il est deux heures et quart de l'après-midi, le 2 décembre précisément. Ellis, tout juste 21 ans, traverse un parc de New York, peut-être sort-elle de la fac où elle travaille à une thèse en histoire de l'art, quand...
Une rencontre, un choc qui va considérablement bouleverser son existence.
"Dans ma tête, l'histoire est toujours au présent, elle commence toujours à deux heures et quart. Je me promène le long de l'allée du parc quand j'entends derrière moi un homme dire : "Madame ?". Puis, l'homme,  l'entraînant un peu l'écart, sur un banc, lui pointe un revolver sur la tempe.
"Je veux mourir", "Je veux pas mourir seul"
"Je veux mourir avec quelqu'un."...
Ellis, par un instinct de survie incroyable, un sang froid puisé elle ne sait d'où, se met à lui  parler d'art et surtout de poèmes, autant de bonnes raisons, lui affirme-t-elle, de ne pas mourir encore. L'homme écoute et capitule, la laissant sur le banc, et partant, elle pourrait presque le jurer, en sifflotant.
Dès cet instant, si sa perception du monde s'effiloche et se modifie, ce sont surtout les autres qui se mettent à agir et à réagir de bien étrange façon...
Les garçons accourent, tels des anges tutélaires, pas angéliques pour deux sous... Les filles donnent des leçons - traverser un parc seule, quelle imprudence ! Même la psy qui, baissant le masque, ne peut s'empêcher de marmonner au lieu de replacer les éléments dans leur contexte, quelle horreur...
Finalement, c'est peut-être l'étrangeté des autres, face à l'événement, qui amènera la jeune fille à comprendre, et à pardonner. Oui pardonner. Pardonner à son ancien petit ami, suicidaire, pardonner à son père, parti au loin pendant de longues années (en oubliant, fait mémorable pour sa soeur cadette, l'anniversaire des onze ans de cette dernière), pardonner à la mère (si vivante, si extravagante, si généreuse "à l'extérieur") et j'en passe.
Oui, tout le monde est étrange, un peu fou, un peu loufoque, personne n'est indemne après tout.
ET personne non plus ne pourra jamais juger à sa place, l'homme au revolver, personne ne pourra approcher de ses pensées, à ce moment précis. Elle est seule, comme la femme de ce tableau  de Duchamp, entraperçue par la fente d'une porte, au Musée d'Art de  Philadelphie. Elle est seule et énigmatique, et les autres, ceux qui se pencheront sur cette porte, fermée à double tour, ne seront peut-être que des voyeurs...


Marcel Duchamp - "Etant donnés", vue extérieure.

"Je jette un oeil par une fente et aperçois le corps d'une femme nue, prostrée, abandonnée au flanc d'une colline. De la main gauche, elle tient une lampe à pétrole, dont la flamme brûle toujours.
De l'endroit où je suis, je ne vois pas son visage. Il faut que je le voie. Qui lui a fait ça ? Est-ce qu'elle était en train de pique-niquer ?  Je tire fort sur les battants  de bois patiné. Ils ne s'ouvrent pas. Je ne peux voir la femme qu'au travers d'une petite fente, mais je ne peux ni m'en approcher, ni la regarder, ni la toucher."
La vérité est ailleurs... La vérité n'est tout simplement pas visible, elle est incommunicable.
Le livre s'achève apaisé, autour d'énigmes façon mots croisés... Tout va bien. Le monde est fait d'histoires, de points de vue, d'angles de vision, à l'infini.
Un très joli livre, et une belle découverte.
Merci Vanessa !

Editions de l'Olivier - Janvier 2005 - traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Adèle Carasso et Stéphane Roques


62e Journée Dédicaces - Sciences-Po - 5 décembre 2009




Plus d'infos et liste des auteurs présents ICI.


62e Journée Dédicaces- Sciences Po, le 5 décembre 2009


Je note et je surligne la présence d'Alain Blottière, d'Eva Almassy, de Yannick Haenel...


02 décembre 2009

Ce mercredi, en attendant Noël...



Le moins que l'on puisse dire, c'est que nous ne sommes pas vraiment en retard !

Thomas piaffait tellement devant les décorations de Noël que nous venions de sortir de leur carton (j'ai l'impression de les avoir rangées hier, pour eux, un siècle s'est écoulé depuis... ) qu'il était plus que temps d'acheter le sapin. Ils ont vaillamment mis la main à la pâte cette après-midi (ciseaux, papier canson et nous voilà tous transformés en figurines de papier prêtes à être suspendues au sapin)...

La photo ne rend vraiment pas hommage à leur travail de déco... Mais bon, pour le souvenir, immortalisons-le tout de même :)

La crèche lilliputienne a rapidement retrouvé sa place habituelle sur la cheminée du salon.
Plus que 22 jours à attendre... Les deux lascars comptent et recomptent.
Souvenirs d'enfance...


30 novembre 2009

Eco @ Guillaume Bianco et Jérémie Almanza



Eco est une petite fille, l'unique enfant d'un couple de riches tailleurs, les Schaklebott, dont les créations suscitent l'engouement de tout le pays. Mais dans la grande et somptueuse propriété de ses parents, elle se sent bien seule, isolée et sans réel amour. Ses parents sont des personnes bien trop importantes et bien trop occupées...
La demeure, bien que fort bien pourvue de jouets, luxueuse à souhaits, est froide et glacée.
"Tout était trop propre, trop froid, trop bruyant, trop organisé.
Aucun dessous de table obscur où se réfugier pour jouer, aucun angle poussiéreux où se cacher pour épier."

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Alors la gamine passe son temps et ses journées, tapie dans le placard à vêtements, à l'abri dans son cocon douillet, à sa mesure.
Jusqu'à ce qu'un soir, son père, débordé comme toujours, lui demande un service, livrer avant 23 heures, trois magnifiques poupées au Ministre pour l'anniversaire de sa fille.
Eco part aussitôt dans limousine de son père, conduite par le fidèle Hyppolite, mais en chemin, elle fait une bien curieuse rencontre... Une rencontre qui va bouleverser à tout jamais sa vie, briser menue celle de ses parents et dévoiler à la toute jeune enfant la dureté, la lâcheté  et l'égoïsme du monde des adultes. Toutefois, dans sa main, il y a... quatre amulettes qu'elle enfouira un jour dans des petites créatures de tissus..
Conte parmi les contes (au début de chaque chapitre, comme en regard ou en miroir, une image, un épisode de Jack et le haricot magique. En épilogue, une évocation du Petit chaperon rouge), Eco pourrait bien se lire comme le parcours initiatique d'une enfant devenue grande brutalement, au coeur de la violence des adultes.
Les amulettes d'Eco révéleront bien des surprises... Poétiques, tendres et attachantes, elles guideront la gamine dans son parcours, la révélant à elle-même. Ne sont-elles pas des petits bouts d'elle-même...
L'histoire s'achève sur un nouveau coup de théâtre.  Il lui faudra partir, trouver ailleurs, la réponse à cet horrible tourment (dont je ne vous révèlerai bien entendu pas la nature) ... 

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Le texte de Guillaume Bianco est tout simplement lumineux, poétique, violent et tendre tout à la fois. Les illustrations de Jérémie Almanza, tout en clair obscur, et comme éclairée à la bougie  fourmillent d'émotions, tendresse, violence, délicatesse, étrangeté... Le mariage du texte et de l'image semble tout simplement évident, ils sont faits l'un pour l'autre, s'éclairent mutuellement.
Les contes sont des "pourvoyeurs" de questions, de questionnement, de poil à gratter, mine de rien...
"Il n'existe que des contes de fées sanglants.
Tout conte de fées est issu des profondeurs du sang et de la peur." Franz Kafka (cité en exergue)

Ce premier tome des aventures d'Eco s'achève à un point critique de l'histoire. La suite donc, dans le tome suivant (que j'attends avec une sombre impatience !)

Une  très belle découverte, dans la foulée de Billy Brouillard (un clin d'oeil à Vanessa ) !
Album jeunesse ??? Jeunes ET adultes, enfin tous ceux qui aiment les beaux livres et les histoires pas tout à fait "comme les autres".


Editions Soleil - collection Métamorphose (magnifique !) - octobre  2009


29 novembre 2009

La Clef ("Dressed to kill") @ une enquête de Sherlock Holmes


Petite séance "ciné club" à la maison, hier soir...
Nous avons vu "La Clef", une sombre histoire de boites à musique dérobées, trois au total...
La réponse à l'énigme ne se trouvait pas ailleurs que dans les notes de musique innocemment jouées par les jolies petites boites.
Sherlock est décidément  insurpassable !
Ici élégamment interprété en 1946 par Basil Rathbone, accompagné de son fidèle Watson (Nigel Bruce).


28 novembre 2009

L'homme qui était Sherlock Holmes @ Ely M. Liebow

"C'est à vous que je dois Sherlock Holmes" écrira Arthur Conan Doyle au célèbre docteur Joseph Bell en 1892.
Il va sans dire qu'à présent, Joseph Bell, ou Joe Bell, c'est selon, est largement moins connu que Sherlock, et totalement inconnu ou presque, ici en France...
Or l'homme avait tout du génie, chirurgien renommé, médecin et professeur de médecine à Edimbourg, il fut pionnier dans de nombreux domaines, à commencer par ses recherches sur l'asepsie, l'anesthésie, et la formation des infirmières... Cet homme d'une intelligence percutante n'était pas moins doté d'une grande bonté, ne ménageant jamais ses forces ni son travail, souvent gratuitement.
Arthur Conan Doyle fut l'un de ses bienheureux élèves, et l'un des admirateurs inconditionnels de sa fameuse méthode déductive, celle-là même qui fit de Sherlock Holmes le détective réputé que l'on sait....
D'un coup d'oeil perçant, l'homme savait fréquemment déduire le métier, les habitudes, manies et hobbies de ses patients. L'anecdote la plus célèbre (mais il y en a tant d'autres) reste sans doute celle concernant le "savetier déserteur". Un jour, un patient entre dans la salle où Bell était en train d'enseigner, sur le champ, il détecte aussitôt que cet homme dut être soldat dans un régiment des Highlands (démarche typique d'un joueur de cornemuse etc...). L'homme nia, affirmant haut et fort qu'il était savetier et n'avait jamais été militaire. Emmené et déshabillé dans une pièce voisine, le docteur Bell découvrit, sous le mamelon gauche du savetier, un petit D bleu tatoué sur sa peau. L'homme était un déserteur, c'était ainsi qu'on les marquait pendant la guerre de Crimée...
La plupart de ces anecdotes nourriront par la suite les célèbres enquêtes du détective. Doyle les notait méticuleusement dans ses carnets, et n'hésitait pas non plus à faire appel à son professeur pour lui demander de l'aide.
Mais plus directement, et c'est là que la fameuse ressemblance se corse, Bell fut pendant plus de 20 ans, et ce très discrètement, médecin légiste devant les tribunaux, amené à enquêter sur des affaires tenues secrètes... Harcelé par les journalistes au sujet des liens qui l'unissaient au célèbre détective, il confia à une amie avoir su rester muet comme une tombe sur ses activités de médecin légiste. Honnête toujours et toujours très scrupuleux ( presque un peu dommage pour nous :)
On sait néanmoins, grâce au formidable biographe qui le sert ici, Ely M. Liebow qu'il se pencha sur le cas de Jack l'éventreur et sur une affaire tonitruante à l'époque, celle de Monson, (un sombre cas d'assurance vie et de meurtre mêlés.)
Alors, Joe Bell modèle ou non du fameux Sherlock ? Le débat fut vif pendant des années, passionné et virulent, jusque bien après la mort du grand médecin et de l'écrivain, et pourtant, le doute n'est presque plus permis... En tous cas, les points communs sont légions à commencer par la ressemblance physique... 
Portrait du Dr Bell au Collège royal de chirurgie d'Edimbourg.
(reproduit dans l'ouvrage de Ely Liebow)


 Les différences aussi, soit, mais dans le fond, la méthode d'observation que ce soit pour traquer un dangereux criminel ou soigner un patient reste quasiment la même.
Pour vous en convaincre, ne vous reste plus qu'à lire par vous-même cette biographie extrêmement bien documentée, ouvrage d'un Holmesien réputé, professeur de littérature anglaise à l'université de Chicago, membre remarquable des Baker Street Irregulars et génial conteur...
Si cet ouvrage tourne bien évidemment autour du détective de fiction, il n'est pas centré sur lui, la vedette ici, une fois n'est pas coutume, est bien Joe Bell et la médecine de son temps qu'il sut faire bouger, basculer dans l'ère moderne. C'est passionnant et très instructif (incroyable de voir combien les femmes durent se battre à la fin du XIXéme pour exercer convenablement en tant qu'infirmières, sans parler des études de médecine dont elles furent longtemps bannies...).

Bell - Holmes, c'est certain.
Bell - Docteur House (je suis sûre que l'idée vous trotte par la tête), ça se tient aussi formidablement, si l'on excepte le manque d'empathie totale du second à l'opposé du premier qui se caractérisait plutôt par sa bonté de coeur, quoique, il savait aussi, de toute évidence, se montrer directif quand il le fallait...

Editions Baker Street - Novembre 2009

27 novembre 2009

Si tu retiens les fautes @ Andrea Bajani



 "Je suppose que pour toi aussi ça s'est passé de cette manière, la première fois que tu es arrivée ici. Un homme t'attendait, avec ton nom sur une feuille blanche, juste après la zone franche de retrait des bagages, et scrutait les visages un par un afin de deviner lequel associer à sa pancarte. L'homme qui m'attendait, moi, poussait contre les barrières de sécurité et levait sa feuille plus haut que les autres, et, davantage qu'une procédure d'accueil, avec ces pancartes en l'air on aurait dit un mouvement de protestation. Puis nous nous sommes reconnus, moi qui suis allé vers lui, et lui qui a plié sa feuille en quatre et l'a fait disparaître dans la poche intérieure de sa veste. Dessus, il y avait ton nom et ton prénom, comme si c'était toi qui devait arriver, et non moi qui venais te voir finir sous terre."

Cette fois, ce n'est pas sa mère qui part, ce n'est pas elle non plus qui débarque dans cet aéroport de Bucarest, mais lui Lorenzo, le fils, lui qui l'a tellement attendue tout au long de ces années, depuis l'enfance...
Le roman commence par un message, une adresse à la mère absente - cette fois à jamais, - avec cette étrange impression que lui, le fils, marche à présent sur ses traces, reprend le même chemin, revit les mêmes épisodes d'une histoire, d'un exil... Un peu comme s'il retrouvait l'amour passionné et fusionnel qui les unissait tous les deux, lien pourtant brisé, malmené.
Il y a quelques jours que Lula, sa mère, est morte brutalement, loin des siens, en Roumanie, dans ce pays qu'elle aimait décrire à son fils comme son Far West, un territoire à conquérir, celui des pionniers et des indiens, là où tout était encore possible. Elle avait tout quitté plus d'une dizaine d'années plus tôt pour "entreprendre", en délocalisant sa petite entreprise de produits de beauté et d' amincissement, en compagnie de son associé et amant. Derrière elle, elle avait laissé son fils  et son mari, le prénommé "papa" qui en vérité n'en était pas un (le vrai père était parti bien avant la naissance) mais qui finira lentement, et plus sûrement, à ressembler à la figure même du Père, dans sa plus pure et plus belle acceptation.
Lula n'était pas une mère comme les autres, mais bien plutôt une grande soeur, une adulte jamais sortie de l'enfance, une écorchée vive. Entre elle et son fils s'était créée, au fil des ans, une relation complexe et dense, entremêlée de jeux et de confidences. Lula, la grande petite fille, Lorenzo, le petit garçon un peu trop soucieux pour son âge.
Partie pour toujours alors que son fils n'était encore qu'un petit garçon, elle reste pour lui, et dans sa mémoire, éternellement, la femme encore jeune qui jouait à cache-cache ("je me mettais toujours sous le lit, et toi dans la baignoire) , dansait tard avec lui dans le salon, l'amant affalé sur le canapé... Une mère enfant, une mère lunatique, une mère enjouée comme une petite fille. Mais les années ont passé, et le voyage entrepris n'est pas celui des retrouvailles, ou peut-être que si..... Mais des retrouvailles un peu spéciales et  par-delà la mort. ll lui faudra aussi, à lui le fils, accepter de confronter la réalité de la vieillesse et de la maladie de sa mère, avec celle de ses souvenirs, la femme encore belle et séduisante,  à l'image de celle qui l'avait laissé, dans un coin du salon, alors qu'il n'avait pas dix ans *...  Il lui faudra l'accepter pour finalement dépasser cette histoire de temps qui les avait séparés tout autant que la distance et l'incompréhension. Car pour elle comme pour lui, le temps s'était brusquement figé, le jour où elle était  partie pour de bon. Il restera à jamais pour elle le petit gamin qui l'attend, elle restera pour lui, jusqu'à ce voyage, une femme insouciante et jeune.
C'est ainsi que passé et  présent se téléscopent, cohabitent parfois cruellement (Lorenzo, après l'enterrement, prend physiquement possession de l'appartement de sa mère en  se glissant dans ses draps. " (...) je suis allé jusqu'à ton lit. Je me suis laissé tomber dessus, je voulais rebondir, puis je me suis glissé à l'intérieur. J'avais l'impression  de sentir tes os, là-dedans, d'être allongé entre ton squelette et tes muscles, je ne devais pas bouger pour ne pas te faire mal.".

Andrea Bajani
décrit l'absence, la douleur, l'amour filial, le rejet puis le pardon avec une force sans pareille.
C'est beau, émouvant, triste à en pleurer et pourtant finalement apaisé.
J'ai beaucoup, beaucoup aimé. 
  
Extraits :
* "Je rentre vite, tu as répété, et j'ai compris que je devais rester où j'étais. Et donc j'étais là, debout, je te regardais t'en aller et j'apercevais la voiture de ton associé par la porte ouverte. J'étais là, à quelques mètres de toi, et je t'observais comme font les chiens quand ils comprennent qu'ils resteront à la maison. Et, comme les chiens, j'ai continué, même après ton départ à fixer la porte fermée."

"C'était de plus en plus difficile de trouver de la place pour exposer les souvenirs que tu m'avais achetés sans en recouvrir d'autres. Il y en avait de tous les pays, des quatre coins du globe, voyage après voyage ma chambre devenait la mappemonde de ton absence quotidienne."

Editions Gallimard - Traduit de l'italien par Vincent Raynaud - septembre 2009

26 novembre 2009

En ami @ Forrest Gander

"En ami", est le portrait croisé, et par-là même forcément subjectif, d'un homme par l'un de ses amis, puis par sa maîtresse, et enfin indirectement par lui-même tel qu'il fut capturé, "immortalisé" sur les chûtes d'une interview filmée, rushs finalement abandonnés.
Portrait posthume, puisque cet homme, Lester, s'est donné la mort après que son ami, sa maîtresse et sa femme eurent  touché du doigt l'immense ambigüité de son existence...
Lester était un homme complexe, tourmenté sans en l'avoir l'air, un géomètre doublé d'un poète, une âme divisée, morcelée au gré de ses pulsions, intrigant, séducteur, mythomane, mais tellement captivant....
Le livre commence par une scène très forte, violente et cruelle, la naissance de Lester, mis au monde dans le déni, le tourment et la souffrance. Scène centrale, dans le livre comme dans l'existence de cet homme - il fut ensuite abandonné et élevé comme Villon, dont il se sent si proche, sans mère, ni père....
Paria dans l'âme, il ment, trompe et séduit dans un même mouvement, attire à lui les autres, tout en les écrasant, sans presque le savoir...
Lester, le sur-doué ou l'imposteur ? Lester le mal-aimé, le trop  aimé....
Le premier témoignage nous est livré par Clay,  l'un de ses collègues géographes et ami (quoique le terme d'ami en regard de Lester l'insaisissable, semble fort exagéré). Clay est impulsivement  attiré par cet homme, il l'aime d'amitié tout autant que d'amour, attirance affective mais aussi charnelle, sexuelle...
"(...) il avait un pouvoir d'hypnose plus fort que n'importe qui à ma connaissance. C'était une propriété électrique insolite comme celles des feuilles qui revêtent  les premières nuances de  de couleur à l'automne. Et peut-être était-ce la présence de la mort en lui, se ruant de bonne heure vers la surface de la peau, qui lui donnait une sorte d'éclat. Quelque chose de purement érotique."

Lester ATTIRE, intrigue, et Clay tombe littéralement dans ses filets... Amour et haine mêlés...

Quant à Sarah, elle reste pétrifiée après la disparition de celui qui lui a tellement menti tout en ayant eu l'air de tellement l'aimer...
Il est parti et avec lui le pouvoir de lui pardonner. Le discours de Sarah qui se dévide par petites phrases syncopées, courts paragraphes, est celui d'une femme en quête, en butte à l'absence, confrontée et condamnée à vie au manque de réponses...
"Ce qui ne va pas chez moi c'est que je t'ai fait confiance. Ce qui ne va pas chez moi c'est que je ne t'ai pas sauvé. Que j'étais tellement perdue, je n'ai pas vu ce qui se passait. Pas pu t'empêcher. Je t'ai laissé croire que je te méprisais. Pendant tes dernières heures sur terre, j'ai craché mon mépris sur toi. Comment n'as-tu pas compris que ça passerait ? Que ma haine était un simple soulagement de voir sortir la vérité. Et tu ne m'as même pas accordé cela. Tu me l'as arraché. Tu m'as enfoncé ta faute si loin dans le gosier qu'elle est devenue mienne et jusqu'à quand dois-je en être suffoquée ?"

Quant aux rushes, ceux du film documentaire réalisé peu de temps avant suicide de Lester, ils montrent peut-être "le" Lester tel qu'il aurait voulu être fondamentalement et précisément, un poète, une personne écartelée, ouverte aux autres et au monde...

"S'approcher de l'autre et du monde avec toute la vulnérabilité qu'on est capable d'endurer. S'ouvrir au dehors. De tout notre esprit, notre corps et notre imagination, toujours s'ouvrir.
 * 
C'est comme je disais. En poète. En ami."

Un livre âpre et exigeant, dur et bouleversant.

Editions Sabine Wespieser - septembre 2009




 Au sujet de Forrest Gander
Et son SITE...






25 novembre 2009

Des livres, des bibliothèques...



Photos extraites de bookshelves
 "Book lovers never go to bed alone"

Merveilleux site de photos "livresques" pour les amoureux de bibliothèques, de livres empilés, rangés, mis en scène...


"A little library, growing larger every year, is an honourable part of a man's history. It is a man's duty to have books. A library is not a luxury, but one of the necessaries of life." 
Henry Ward Beecher

Billy Brouillard - Le don de trouble vue @ Guillaume Bianco



Billy Brouillard est un petit gamin comme les autres, sauf qu'il est doué  (mais n'est-ce pas le cas de tous les enfants, du moins j'espère...) d'un intense pouvoir d'imagination qui lui trouble la vue, transforme choses et personnes en de surprenantes créatures, parfois angoissantes mais tellement plus passionnantes que la plate réalité du monde adulte.

"Les adultes sont des assassins... ils ont tué l'enfant qu'ils ont été... Leur monde est trop banal, trop convenu.. Trop prévisible... L'imagination n'est pas palpable.... Elle leur fait peur..."

L'histoire de Billy commence le jour où il découvre son chat Tarzan, raide mort. En fait, au début, il ne peut pas envisager qu'il soit mort. Il dort peut-être ? Il va bien finir par se réveiller..
Mais le chat ne se réveille pas et Billy découvre alors  ce qu'est la mort, réellement...
"ça pue un peu", "on dirait un pyjama tout vide à l'intérieur."


Cliquez pour agrandir ...

Et Billy se voit déjà, attrapant l'âme de Tarzan, la capturant  dans son épuisette spéciale ectoplasme pour la lui réinjecter à l'aide d'une immense seringue... Jusqu'à  ce que, hélas, triple hélas,  sa petite  soeur le distrait de ses pensées. Et la seringue de redevenir branche de bois et le chat de demeurer sans vie, tout raide et tout plat en dessous.

Qu'est-ce que la mort ? au juste...

Billy trouve dans le grenier un vieil album, de vieux journaux.. Puisque le Père Noël existe bien, et qu'il est lui-même vieux de plus de 500 ans, il doit bien connaître des tas d'astuces et de trucs pour vaincre la mort et ramener Tarzan à la vie.
Il décide de lui écrire pour lui demander, pas moins,  "Le secret de la mort".
"C'est qui la mort ? C'est quoi ? C'est où ? On est obligé d'y aller ?"
La réponse lui parviendra, à la toute fin du livre, et ne le convaincra pas de toutes façons... Trop "sage", trop "raisonnable" à son goût.
Mais entre temps, le temps de l'attente, il aura poursuivi sa quête, mené pas mal d'expériences, aidé en cela du vieux grimoire trouvé au grenier.
Dialogues avec les âmes, poursuite des fantômes, découverte de toutes sortes d'êtres aussi incroyables qu'invisibles à l'oeil nu. Le monde est truffé d'esprits et de créatures que son don de trouble vue lui permet de discerner, surtout lorsqu'il pleut ou fait noir, juste ce qu'il faut.
De contes en croyances et superstitions, Billy, fera le tour de sa petite encyclopédie personnelle, curieuse et bizarre à souhaits.
Il croisera dans son monde des personnages tour à tour poétiques, ou effrayants, Princesse de la flaque d'eau,  fille aux couteaux. Toutes deux ont trait à la mort, elle la donne ou la reçoive. En un mot, et bien différemment, elles la personnifient, chacune à leur façon... La mort a tant de visages :



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Livre sur la mort, sur la peur de la mort et sur l'irréductible fossé qui sépare l'enfance de l'âge adulte.
Je défie quiconque qui n'aurait pas gardé un millième d'un atome de son âme d'enfant d'embarquer au coeur de ce livre. Il en ressortirait transi et vaguement dégoûté.
Billy, c'est vous, c'est moi, il y a de cela des années, et vous ne vous en souvenez peut-être plus...
Ce livre est donc à classer dans la catégorie des Indispensables, catégorie Salubrité publique.
A lire de toute urgence, à moins que...




Un immense merci à Vanessa, pour le prêt au long cours de livre !
Son très beau billet est ICI .

Editions Soleil - collection Métamorphose - novembre 2008
                       

24 novembre 2009

Le Messager @ Eliette Abécassis et Mark Crick

Ce livre est le fruit d'une rencontre entre une jeune femme écrivain et Anaël Dellière, musicien et Messager (ou"voyant"). A vrai dire, d'une certaine façon, Eliette Abécassis devait porter en elle ce petit recueil depuis bien longtemps déjà, depuis l'enfance...
"Tu vas écrire un livre, et ton livre sera un livre de signes. Tu seras ma messagère.
Ton livre aura des images. Il s'adressera à l'adulte et à l'enfant. Il sera à la fois roman et prophétie."
"Alors, j'ai écrit le livre"..

Quelque part, sur un port, une jeune femme fait une étrange rencontre. Il s'appelle Anaël, se dit  voyant ou bien plutôt  "Messager".
"Ce métier, c'est avant tout d'être un éclaireur. Un destin peut se jouer sur un rien, une variation qui fait que l'avenir ne sera pas le même. "
Elle est "rationaliste et philosophe" et ne croit pas à la voyance, et pourtant, pourtant, elle le suit jusque dans son bateau, embarque pour une mystérieuse traversée, vers un ailleurs.
L'homme lui parle et lui décrit les images qui s'imposent peu à peu à lui. Ces images la concernent toutes, parlent toutes d'elle, et de lui...
"Je suis un divinateur du coeur. Ma voyance vient de l'intérieur. c'est un regard particulier entre la présence et l'absence."
Àu début réticente à son discours et pourtant toute prête à l'écouter, la jeune femme se laisse peu à peu envoûter par ses paroles et  se met à son tour et à sa suite à "voir"...

Message humaniste, ce conte se lit d'une traite et pourtant un "je ne sais quoi" m'a laissée un peu dubitative. Contrairement à la jeune femme du récit, l'auteur elle-même, je suis restée en retrait, distante, méfiante, même si la teneur du message finalement délivrée est belle, positive et attirante... En revanche, j'ai beaucoup aimé les illustrations de Mark Crick qui émaillent et illustrent ce récit, elles furent pour moi, plus que le texte, de véritables portes ouvertes à la rêverie.
Alors, rien que pour elles...



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Editions Baker Street - Novembre 2009

23 novembre 2009

Eugène Ionesco. Quoi de neuf ? @ Documentaire France 5


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A noter et à voir absolument, le jeudi 26 novembre à 21h30 !

La Saga Mendelson - Les insoumis (T. 2) @ Fabrice Colin

Nous sommes en 1930, David vient de rejoindre New York avec ses deux fils, mais sans sa femme, Carmen, dont il vient de se séparer. Bien qu'il ne connaisse encore personne dans cette ville, David trouve assez rapidement un emploi de journaliste au New York Times, travail harassant qui s'il ne le satisfait pas totalement, permet toutefois à l'aîné des Mendelson de littéralement toucher du doigt la grande dépression qui s'abat sur les Etats-Unis.
"Usines en grève, familles expulsées, corps sans vie retrouvés dans les squares : voilà le quotidien de notre ville.", écrit David dans son journal en 1931.
Témoin de son époque, et très précisément en tant que journaliste, David ne peut se départir d'une certaine amertume.. "Ton affaire, c'est de regarder et de rendre compte" lui dit son ami, mais "Peut-on, doit-on se contenter de témoigner lorsque le malheur frappe ?" ... Vaste dilemme qui ne cessera de hanter d'ailleurs l'ensemble de la famille, à commencer par lui, David, mais aussi ses fil, sa nièce,  tout autant que sa mère, la vieille Batsheva...
La question n'en deviendra que plus aigüe lorsque David sera chargé, parmi beaucoup d'autres journalistes, de couvrir "Le rapt du siècle", celui du fils de Charles Lindbergh. Affaire hautement médiatique, à la hauteur de la renommée de l'aviateur, le premier a avoir traversé l'Atlantique, par les airs... Impossible pour David de garder une totale neutralité quand ses convictions le portent à défendre une cause et qu'il est sincèrement persuadé que la vérité se trouve peut-être ailleurs... L'affaire de l'Hindenburg, le fameux dirigeable allemand, s'enflammant soudainement sous ses yeux le 9 mai 1937, le convainc totalement et résolument que sa place n'est sans doute plus au New York Times et qu'il est temps pour lui de chercher ailleurs, de fonder autre chose.
"Il est le témoin (dit-il en parlant de son ami Lester), celui qui observe. Je suis celui qui agit pour changer les choses."
S'engager, participer aux grands événements du monde, telle pourrait être la devise, quoique non  ouvertement exprimée, question de pudeur et d'humilité, des Mendelson... Cette conviction, qu'ils se doivent d'une façon ou d'une autre de participer, prendre leur part...

Le premier tome nous faisait parcourir en leur compagnie et à travers leurs yeux le début du siècle, de la Russie, en passant par Vienne, jusqu'aux Etats-Unis, le second tome, nous emmène des années 30 aux années 60.
Crise économique, Seconde guerre mondiale, création de l'Etat d'Israël, guerre du Vietnam que traverseront, chacun à leur façon, les différents membres de la famille Mendelson, témoins privilégiés, acteurs, chacun à leur façon, plutôt que spectateurs.
Le parti pris de Fabrice Colin de compter l'histoire de cette famille juive par le prisme d'une multiplicité de sources (journal intime, entretiens, articles de journaux, extraits de livres) rend cette histoire très dynamique et très vivante. Nous assistons à l'enquête, découvrons les "pièces à conviction"... A cet égard, le chapitre concernant la Seconde Guerre mondiale en Europe, vécu par le "pilier" de la famille, la mère de David et grand-mère chérie de tous ses petits enfants, ne nous est pas narré directement, mais évoqué par le biais d'un roman retrouvé des années après sa disparition, roman non publié, juste imprimé à quelques exemplaires par celui qui l'accompagna dans ce voyage en Europe, aux heures les plus noires... Le récit n'en prend que plus d'ampleur, la forme romanesque (et la typographie utilisée) rompant avec le reste de l'histoire.
Au centre également de ce volume, la place que le judaïsme occupe dans la vie des uns ou des autres, parfois centrale, parfois moins évidente mais néanmoins toujours présente, comme une part incontournable de leur identité.

Bref, vous l'aurez deviné, un livre dense, touffu et très vivant, qui se lit et se dévore d'une traite, la "petite" histoire se mêlant à la "grande" ( vous en apprendrez sûrement beaucoup sur "Bambi "et son créateur, sur Alan Turing, l'inventeur de l'informatique moderne, sur la Warner où Leah travaille un temps, et les Merrie Melodies....).
Je ne saurais trop le recommander à tous les adolescents qui voudraient s'y perdre et découvrir à travers les Mendelson, tout un pan d'Histoire, rendu vivant, réel...


Post Scriptum : Mais quel est le drame à l'origine de la tragique disparition de Carmen ? Pourquoi David a-t-il supprimé de ses carnets tous les passages le concernant ?
Réponse au Tome 3... Il va falloir attendre. Le mystère est très épais et très intrigant...

Editions du Seuil - novembre 2009

22 novembre 2009

Kimonos @ Annelore Parot



Dans la famille des Kokeshis, je demande les Kimonos, après les Amies et Yumi, mais cette fois pour les petites filles un peu plus jeunes, dès 4 ans.
Encore une fois j'ai été impressionnée par la qualité des illustrations proposées, toutes fourmillent de détails, papiers peints, fonds, tissus très travaillés, tous différents, comme autant de patchworks de matières, de tonalités, de textures.
De petites fenêtres s'ouvrent, des pages se déplient, il faut chercher, comparer, observer, s'attacher au moindre petit détail, bref un excellent exercice d'observation et de déduction proposé au tout petit lecteur qui découvre en même temps, qu'ailleurs, si loin de chez lui, on s'habille très différemment et si joliment et que parfois on prend même des bains à plusieurs (la baignoire se remplit, tournez le "quart de page", puis le tiers, et tout le monde y est !).
Entre obi (noeud des kimonos à la ceinture), Sens'su (éventail), Gofuku (étoffe), la petite fille devra choisir pour composer le kimono de la petite Kimiyo sans se tromper, avant de découvrir et de choisir sa coiffure préférée.
Des heures de lecture, de réflexion et de découvertes.
Une très très jolie réussite !


A noter, la talentueuse Annelore Parot a également publié toujours dans la collection "Kokeshis", "Ma fabrique de mode" à l'intention des petites filles âgées cette fois de 7 à 11 ans... Pour créer, couper, assembler des kimonos. Quel bonheur !

21 novembre 2009

Femme du monde @ Didier Goupil

Madame est une femme bien née.
Madame habite le Ritz.
Madame passe des heures dans sa baignoire jusqu'à s'y dissoudre presque totalement.
Madame est une femme du monde, elle en a toutes les apparences, petite silhouette fragile, chapeau d'organdi et longs gants à boutons...
Madame n'a plus de nom depuis qu'on l'a presque tuée, laissée pour morte, avec un numéro sur le poignet : 168 478.
Depuis on ne l'appelle plus.
Une fois elle avait essayé de parler. Les gens avaient été gênés. A choisir, on la préférait sous X.
Personne ne veut savoir de toutes façons, en aucune façon... Victimes et  bourreaux se mêlent à présent dans la foule. La page est forcée, la page est tournée...

Femme du monde” est un texte court aux phrases brèves et incisives. Au fil des chapitres, et par petites touches - aucune n'est anodine - se dresse le portrait d'une femme en apparence frivole, en profondeur blessée jusqu'à la moelle. Une femme que l'amour de l'art a précipitée en enfer, à l'heure où livres et tableaux étaient brûlés en place publique, une femme que l'amour de l'art a finalement sauvée du précipice, un jour de janvier, le rouge des tableaux de Mark Rothko.
Le peintre à l'occasion, abandonnait la figure humaine pour la seule couleur. Elle s'en trouva soulagée. Elle avait vu l'homme trop nu, et elle ne l'aurait pas supporté peinturluré à la va-vite.
Depuis, Madame habite Paris, la ville qu'elle ne veut plus fuir,  et attend...  Mais le siècle qui s'achève la garde en vie, malgré elle, incognito, à l'abri des autres et du monde.

Un très beau texte, d'une grande pudeur, tout en délicatesse.
J'ai beaucoup, beaucoup aimé.

Ici, l'avis de Cynthia (merci de m'avoir mise sur la route de ce livre !).

Quelques lignes encore :

En fin de journée, elle va nager à la piscine de l'hôtel. A cette heure-là il n'y a personne, si elle ferme les yeux, elle peut s'imaginer dans son bain. (…) Au crawl, elle préfère la planche. Elle se met sur le dos, ouvre ses bras en croix, et elle se laisse dériver jusqu'à la fermeture entre les couloirs déserts.

Des plongeoirs, on croirait voir flotter un morceau d'écorce.
La marguerite du bonnet empêche qu'on la confonde tout à fait.

Editions Naïve. Octobre 2008